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Liban : un pays plongé dans le noir, une population jetée dans la précarité

Le samedi 9 octobre, le Liban faisait la Une des médias suite au blackout total de son réseau électrique. Incapable de fournir les habitants en courant, Électricité du Liban (EDL, l’équivalent d’EDF chez nous) devait alors se résoudre à laisser l’armée libanaise intervenir en urgence afin de sortir le pays du noir…

Loin d’être la première crise de ce type rencontrée par le pays, ce blackout n’est que l’un des symptômes d’un effondrement économique plus profond. Explications économiques et témoignage de Wissam, expatrié libanais en France, employé chez BLING.

Un quotidien sur courant alternatif

Le blackout du 9 octobre 2021 ne sort pas de nulle part. En réalité, depuis cet été, EDL ne fournit plus qu’une à deux heures d’électricité par jour aux Libanais, forcés d’utiliser tant bien que mal des groupes électrogènes privés alimentés au fioul pour obtenir du courant le reste du temps.

Un fioul aujourd’hui extrêmement difficile à trouver au Liban, à tel point que c’est précisément une pénurie de carburant dans les deux principales centrales électriques du pays (des centrales thermiques fonctionnant également au fioul) qui est à l’origine du blackout. C’était la deuxième panne d’électricité de ce type en seulement quelques semaines.

« Depuis qu’il n’y a plus d’électricité, je suis confronté à un sérieux problème pour contacter mes parents. Il n’y a plus Internet, ni la possibilité de recharger les appareils électroniques. » nous confiait Wissam, 29 ans, le Payment and Risk Analyst de BLING, originaire de Bikfaya et que nous avons interviewé afin de mieux comprendre la situation des habitants.

Depuis le 9 octobre, si l’intervention de l’armée a permis aux habitants de faire face tant bien que mal au blackout, la situation n’a guère évolué. Les entreprises, services publics et particuliers recourent de plus en plus aux panneaux solaires afin d’économiser un maximum de fioul. Certaines écoles sont ainsi capables d’économiser 10 000 à 20 000 litres de fioul par an.

Bien sûr, le manque d’électricité a des conséquences désastreuses sur des aspects essentiels de la vie quotidienne des Libanais. Avec des coupures aussi fréquentes, le bon fonctionnement des hôpitaux est fortement perturbé, notamment au niveau de tous les appareils qui permettent de maintenir en vie les patients les plus mal en point. De même, les supermarchés ainsi que les laboratoires du pays ne sont plus en mesure d’assurer la chaîne du froid nécessaire à la conservation de leurs produits.

« La nourriture – dans le cas où les gens auraient les moyens d’en acheter – sera gaspillée car les réfrigérateurs sont actuellement inutiles… »

Wissam

« Ce dont nous avons tous peur en ce moment, c’est la saison d’hiver. Si la situation continue comme ça et que l’électricité n’arrive que 2 à 4 heures par jour, il sera extrêmement difficile pour les gens de se chauffer, surtout pour ceux qui vivent dans les montagnes et qui n’ont pas les moyens de déménager en ville. C’est ce à quoi mes parents sont actuellement confrontés.»

L’enfer de l’inflation

Comment expliquer une telle situation ? L’origine de la crise date en réalité de bien avant ce blackout, et même d’avant les tristement célèbres explosions à Beyrouth du 4 août 2020.

Depuis le milieu des années 1990, le gouvernement libanais a adopté une stratégie d’endettement à travers ses banques, tout en finançant sa dette par le biais de capitaux étrangers. Des capitaux qui, plutôt que de servir au développement économique du pays et à l’amélioration du quotidien de sa population, ont surtout permis aux dirigeants libanais de financer leurs propres réseaux et leurs intérêts… Si bien que la classe gouvernante est, de longue date, accusée de corruption et d’incompétence, y compris par l’Union européenne.

Le Liban étant un pays présentant un fort déficit commercial (il importe beaucoup plus qu’il n’exporte), il a choisi de financer son déficit par l’intermédiaire de sa dette et de la vente de ses réserves de change (des stocks de capitaux étrangers).

Seulement voilà, en usant et en abusant de cette stratégie au cours de ces dernières années, les banques libanaises ont perdu la confiance des autres pays qui n’ont plus voulu financer leurs dettes, de peur de ne jamais être remboursés.

Cela a eu pour effet d’assécher les réserves de change du pays et de dévaluer fortement sa monnaie, la livre libanaise. Perçue comme beaucoup moins solide que les autres devises, elle a perdu énormément de valeur, notamment par rapport au dollar. Alors qu’un dollar valait 1 500 livres libanaises il y a trente ans, il en vaut maintenant près de 20 000…

La hausse des prix a donc gangrené petit à petit toute l’économie du pays, avec un taux d’inflation de +84,3% en 2020. En conséquence, le prix du fioul a été multiplié par 5 pour les Libanais, ce qui explique les pénuries de carburant actuelles.

Et les habitants ont été plongés dans la précarité pour près de 74% d’entre eux selon la Commission économique et sociale des Nations Unies pour l’Asie occidentale (CESAO), si bien que la Banque mondiale évoque l’une des pires crises économiques de l’Histoire depuis 1850…

« Nous avons beaucoup de produits qui ne sont plus disponibles, par exemple de nombreux produits de première nécessité : le lait pour les enfants, les couches, les médicaments, la viande, le poulet, les fournitures scolaires, l’essence… et quand on les trouve, elles sont hors de prix.»

Wissam

Quel horizon pour le Liban ? En plus d’une crise économique et sociale, le pays traverse une crise politique majeure puisqu’il était sans gouvernement depuis les explosions de Beyrouth. Reste à espérer que la formation récente de son gouvernement autour du Premier ministre Najib Mikati contribue à mettre en place les réformes qui s’imposent et à débloquer les aides internationales.

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